Skip to content

« Veiller sur elle » Jean-Baptiste Andrea

Prix Goncourt 2023

Iconoclaste – 2023 – 581 pages – 22,50 €

Jean-Baptiste Andrea

Contrairement au précédent Goncourt qui m’avait profondément déçu, surtout après avoir lu le passionnant Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli qui fut le finaliste malheureux du prix (mais couronné par l’Académie française), le Goncourt de l’année 2023 m’a beaucoup plu. Vous pardonnerez, je l’espère, que la note de lecture sur ce roman ne soit livrée qu’en février 2024. Mais est-il jamais trop tard pour découvrir un livre ? Surtout un ouvrage séduisant.

Tout commence – ou plutôt tout finit – en 1986, dans un monastère italien où se meurt  un homme de 82 ans qui y vit depuis quarante ans sans être pour autant moine. Pourquoi et comment est-il arrivé là ?

Au sous-sol, dans une pièce surprotégée, dort une œuvre sur laquelle l’homme aura veillé une grande partie de son existence. Quelle est-elle ? Pourquoi est-elle à ce point cachée ?

Accompagné dans son agonie par les Frères et le Supérieur du monastère, cet homme mystérieux se souvient de sa drôle de vie.

Ce sont ses souvenirs que nous allons lire en suivant les aventures hautes en couleur de ce personnage hors normes, Mimo, et celles de Viola qui a été sa plus chère et plus proche compagne – une relation insécable, où chacun soutient et protège l’autre, entre amour non charnel et amitié tendre, parfois sensuelle. « Amour impossible », a-t-on quelquefois dit, ce que réfute Jean-Baptiste Andrea : « Ce livre n’est pas une romance », abrège-t-il. Il dit aussi qu’il n’a pas envie de définir cette relation, « sans doute parce qu’elle est à la fois amour, amitié, détestation… »

Un roman séduisant et paradoxal

Roman séduisant, mais pourtant l’ouvrage de Jean-Baptiste Andrea, ancien réalisateur et scénariste et dont c’est le 4ème roman, a quelque chose de très paradoxal voire d’un peu déboussolant. Pourquoi ?

Afin de nous capter, l’auteur a bâti Veiller sur elle avec les ingrédients dramatiques qui servent usuellement à architecturer les romans épiques : mystères, sentiments contrariés, pièges, trahisons, ambitions, obstacles, menaces, argent, pouvoir, personnages secondaires intéressants mais troubles, sans oublier la lutte des protagonistes pour vaincre l’adversité permanente et exister pleinement. Mais si Jean-Baptiste Andrea a incorporé tous ces éléments dans son livre, il ne les exploite pas vraiment, et notamment il ne s’attache pas à l’incertitude sur l’issue des combats, alors qu’elle est le ressort primordial de ce type de récit.

Regardons ses deux héros. Viola, aristocrate, originale, cultivée, belle, riche, en opposition à son milieu, et Mimo, pauvre, ignare, orphelin de père, abandonné par sa mère, et d’une toute petite taille qui attire railleries et humiliations : ils sont apparemment seuls contre tous, quasi-caricatures possédant donc les caractéristiques qui conduisent habituellement le lecteur à prendre parti pour ce genre de héros. Mais, ici, cette dramaturgie qui amène presque systématiquement les lectrices et lecteurs à les vouloir enfin triomphants ne nous ne tient pas en haleine bien longtemps. Les victoires des deux héros face à l’adversité sont toujours vite acquises.

Cette rapidité de résolution des problèmes – sauf le dernier, à la fin de l’ouvrage – brise alors notre élan premier qui voulait épauler les deux héros. Notre implication dans leurs luttes tombe pour ainsi dire à plat.

Il en va de même de leurs combats unis contre les injustices, de leurs victoires sur les mépris machistes ou de classe sociale, de leur quête de considération, ou de celle de l’argent pour Mimo le miséreux. Si le roman est truffé de cascades d’événements fâcheux voire tragiques, finalement tout s’arrange toujours. Parfois la difficulté se résout une page seulement après son apparition ; parfois même son issue favorable est annoncée d’emblée. On a à peine le temps de s’indigner des adversités qui assaillent Mimo et Viola que déjà l’affaire est réglée. Étrange…

Jean-Baptiste Andrea est manifestement trop intelligent et trop doué pour ne pas s’en être rendu compte. Alors pourquoi ces ellipses ?

L’auteur, la lumière et la joie 

L’auteur donne lui-même la réponse à cette énigme dans ses interviews. Notamment sur France Culture : « Le sujet de ce livre, dit-il, est vraiment la lumière, la joie qui me permet de résister aux ténèbres ». Insistant, il ajoute : « Je trouve qu’on ne parle que de noirceur et de tristesse » et même si, bien sûr, ça existe, concède-t-il, « moi, je crois très fort à la lumière »

Interrogé sur ce terme et ce thème de la lumière, il précise « C’est la capacité à ne pas se laisser détruire par les circonstances et par les obstacles qu’on rencontre dans une vie. La lumière, c’est la capacité à se relever. » La résilience, diraient d’autres. L’écrivain précise que chez Viola comme chez Mimo cette lumière souvent vacille mais que lui, l’auteur, n’a pas voulu qu’elle s’éteigne.

De fait, il y a des ombres lourdes dans ce livre et notamment l’ombre brune des fascistes italiens. La carrière de Mimo, sculpteur prodige depuis son plus jeune âge, s’épanouira durant la montée en puissance du régime de Mussolini. Il bénéficiera des commandes qui affluent pour célébrer L’homme nouveau cher au pouvoir en place. Jean-Baptiste Andrea dit de Mimo qu’il est un homme « un peu pataud, maladroit, voire qui peut être un sale type mais qui au fond a un grand cœur. » Vrai.

La bande-son du drame politique qui constitue l’arrière-plan d’une large part du roman est bien sûr assurée par des bruits de bottes, de balles et par quelques cris mais aussi par les murmures de soie de certaines soutanes cardinalices : cette élite vaticane, sans vraiment pactiser avec le régime, s’en accommode ou « fait avec », comme on dit.

Ce goût de la lumière et de la joie de l’auteur est donc la baguette magique qui terrasse les problèmes en un clin d’œil ou presque. Parlant de magie, et pour être cette fois tout à fait positif, j’ai aimé la certaine féérie qui émane souvent de ce livre. Il regorge d’images et de paraboles pas très éloignées des contes de notre enfance. Ce goût de la joie et de la lumière d’Andrea se voit aussi dans son écriture. Elle est certes classique mais souvent joliment créative. Le choix des mots sur images sait être très poétique.

Roman séduisant mais paradoxal et un peu déboussolant par ses options de structure qui semblent donc refléter ce que l’auteur veut regarder dans la vie, j’ai néanmoins lu Veiller sur elle avec un grand plaisir.

Jeux de miroir

Sans doute Jean-Baptiste Andrea s’est-il bien amusé à semer dans son livre des jeux de miroir – presque des jeux de piste.

Ainsi Mimo n’est-il que le dimunitif du prénom du personnage qui se nomme en réalité Michelangelo Vitaliani. S’affichant comme Mimo il n’en reste pas moins, pour une large part, un Michel-Ange – par son talent rare, et tout particulièrement par sa sublime Pietà.

Changeant de registre artistique, l’auteur, en mettant en avant les excès de Mimo, ses beuveries dans des bouges sordides au fond de ruelles malfamées, ses colères, ses bagarres, devait se douter qu’il nous ferait penser aux frasques du Caravage. Mimo évoque d’ailleurs son existence, tout en précisant que, lui, n’a assassiné personne. La vie du Caravage, comme celle de Mimo, débuta sans père, dans de grandes difficultés financières et une absolue non-considération, avant de connaître, comme le héros du roman d’Andrea, succès et même triomphe. La ressemblance des trajectoires ne serait pas totalement un jeu de miroir si Caravaggio ne s’était prénommé lui aussi Michelangelo… Michelangelo Merisi, dit Il Caravaggio.

Ce jeu de miroir est plus manifeste encore dans le choix fait par Jean-Baptiste Andrea de dénommer Orsini la puissante famille de Viola. Elle a bel et bien existé dans l’Histoire. Cousins des Borgia qui donneront deux papes à la chrétienté dont l’un – peut-on le croire aujourd’hui ? – sera plusieurs fois papa, notamment de la célébrissime Lucrèce Borgia, les Orsini furent une famille influente, au prestige rayonnant. Certains de ses membres ont fait partie de la curie romaine, tout comme l’un des frères de Viola qui deviendra cardinal. Vous avez dit miroir ? Entre parenthèses, en cette époque hors normes de la Rome de la fin du XVème siècle et du début du suivant, ce cousinage des vrais Orsini avec les Borgia n’empêchera pas la famille de rester une des ennemies les plus farouches du pape Borgia au point qu’on accusera les Orsini d’avoir organisé l’assassinat de Juan, l’un des deux fils du pape. Le moins qu’on puisse dire c’est que ça swinguait, de ce temps-là !

Le jeu de miroir continue. Les Orsini historiques possédaient notamment une demeure magnifique à Rome, dont il reste peu de choses, mais où figure encore l’ours, l’emblème de la noble famille. Or c’est cet animal que sculpte Mimo, adolescent, pour le dix-huitième anniversaire de Viola Orsini, cinq siècles plus tard. Et c’est cet animal que Viola, toute jeune fille, va rencontrer régulièrement dans la forêt proche de la villa Orsini. Elle a apprivoisé l’ourse. En creux, on ne peut que se demander qui cherche vraiment à apprivoiser Viola ? Elle-même contre sa fougue et ses songes violents ?

Ces jeux de miroir m’ont séduit, comme bien des traits de ce roman. Peut-être, me semble-t-il, faut-il le lire en étant éclairé de ce qu’en dit l’auteur, pour être moins déboussolé par ces faux mystères et ces combats tous résolus en quelques paragraphes. En revanche Jean-Baptiste Andrea nous laisse le soin de débusquer tout seuls ce qu’il  a caché dans ses lignes, probablement réjoui de jouer avec nous, et avec l’Histoire.

Thierry Martin

Cet article comporte 0 commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Back To Top